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Partage de textes , de citations inspirantes
Auteur : Lucienne  
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Date :    23-04-2026 13:13:12


Chaque samedi, je m’installe devant la prison — et j’y attends des enfants que personne ne remarque.

Je m’appelle Jeanne, j’ai 76 ans. Tous les samedis matin, de 8 heures à midi, je prends place sur le même banc, juste devant une maison d’arrêt. C’est l’heure des visites.

Je ne viens voir personne. Je n’ai aucun proche derrière ces murs. Je suis simplement là, avec une petite glacière remplie de briques de jus, quelques barres de céréales, parfois des biscuits. Dans mon sac, il y a aussi des crayons de couleur, des cahiers à colorier, et des bulles de savon.

Tout a commencé il y a cinq ans.

Pendant longtemps, cette prison n’était pour moi qu’un décor : un grand mur gris, des grilles, du fil barbelé. Comme beaucoup, je passais devant sans m’arrêter. Puis un jour, un samedi, j’ai vu un petit garçon — il devait avoir quatre ans — assis sur le trottoir, en pleurs, comme si le monde venait de s’effondrer pour lui.

Sa mère tentait de le rassurer tout en portant un bébé et un sac à langer. Elle lui murmurait :
« Qu’est-ce qu’il y a, mon cœur ? Dis-moi… »

Mais lui répétait entre deux sanglots :
« J’ai peur… Je veux pas entrer là-bas… Je veux pas voir Papa derrière la vitre. »

Je me suis arrêtée immédiatement. Ce n’était pas une histoire de prison. C’était une histoire d’enfant.

J’ai garé ma voiture, puis je me suis approchée doucement.

« Tu sais, si tu as peur, tu n’es pas obligé d’entrer », lui ai-je dit calmement. « On peut rester ici, sur le banc. On peut regarder les nuages, compter les voitures… »

Sa mère m’a regardée avec méfiance. Et c’était normal. Une inconnue qui propose de rester avec un enfant, ça déclenche forcément des doutes.

Je me suis présentée :
« Je m’appelle Jeanne. Je suis une grand-mère. Je resterai ici, au même endroit, devant tout le monde. Vous pourrez nous voir à tout moment. Et quand vous reviendrez, on sera encore là. »

Elle a hésité, longuement. Puis elle a soufflé :
« Trente minutes… Je vous ferai signe. »

Je me suis assise avec le petit.

On a commencé par compter les voitures rouges. J’avais deux biscuits dans mon sac — rien d’exceptionnel, mais suffisant pour l’aider à se calmer. Petit à petit, sa respiration s’est apaisée. Au bout de vingt minutes, il m’a demandé si on pouvait aussi compter les voitures bleues.

Quand sa mère est revenue, ses joues étaient encore humides, mais la peur s’était éloignée.

Elle l’a serré contre elle, puis m’a regardée avec une émotion retenue.
« Merci… Je n’ai pas les moyens de payer quelqu’un. Et je ne peux pas manquer les visites. Mais il est terrifié… Merci, vraiment. »

Le samedi suivant, je suis revenue.

Avec quelques jus et des barres de céréales.

La même mère était là. Et un peu plus loin, une autre femme, plus âgée, tenait deux jumeaux par la main. Elle avait ce visage fatigué de ceux qui tiennent debout par habitude, pas par repos.

Je lui ai montré le banc.
« Si vous voulez, ils peuvent rester avec moi pendant que vous êtes à l’intérieur. »

Elle a hésité, puis a simplement répondu :
« Oui… s’il vous plaît. »

Et c’est ainsi que tout a commencé à se transmettre.

Pas par des affiches. Pas par du bruit. Juste par des regards, des mots échangés dans une file d’attente.
« C’est elle… la dame du banc. »

Aujourd’hui, certains samedis, ils sont cinq autour de moi. Parfois quinze.

Certains restent d’abord accrochés à leur parent. D’autres viennent vers moi en courant, comme si on se connaissait déjà.

Je me suis fixé une règle : ne jamais bouger.
Toujours le même banc. Toujours visible. Toujours au même endroit.

Ici, tout doit rester simple et rassurant.

On fait des choses normales.
On souffle des bulles.
On dessine des maisons avec des jardins.
On joue à deviner les couleurs des voitures.
On lit des histoires.

Et parfois, il y a des rires. Des rires inattendus, comme une lumière dans un endroit qui en manque.

Mais il y a aussi des moments plus calmes.

Un jour, une petite fille a dessiné un grand soleil au-dessus d’une grille, avec écrit : « Pour Papa ». Elle m’a confié son dessin comme un trésor.
« Tu peux le garder jusqu’à ce que Maman revienne ? »

Je l’ai gardé comme quelque chose de précieux.

Parfois, les enfants parlent de la personne qu’ils viennent voir. Parfois non. Et c’est très bien comme ça.

Mais certaines questions arrivent, soudainement.

« Pourquoi je peux pas lui faire un câlin ? »
« Pourquoi il est là et pas à la maison ? »
« C’est de ma faute ? »

Dans ces moments-là, je ne cherche pas des réponses compliquées.

Je dis simplement :
« Non. Ce n’est pas de ta faute. »

Et je reste là.

Parce que parfois, ce qui aide le plus, ce n’est pas de tout expliquer. C’est d’être présent. Sans partir.

Les parents me remercient souvent. Certains ont les yeux pleins de larmes. D’autres me serrent la main sans trouver les mots.

Une mère m’a dit un jour :
« Avant, mon fils criait tout le trajet. Maintenant, le vendredi soir, il me demande : “Jeanne sera là demain ?” Vous avez rendu ça plus supportable. »

Je ne prétends pas changer des vies.

Je ne répare pas ce qui est brisé.
Je ne fais pas revenir ceux qui sont absents.
Je n’efface pas la douleur de voir un parent derrière une vitre.

Mais je peux faire une chose.

Rendre le samedi un peu moins difficile pour des enfants qui n’ont rien demandé.

Je suis une femme de 76 ans, assise sur un banc devant une prison, avec des briques de jus et des crayons.

Certains trouvent cela triste.

Moi, je trouve cela nécessaire.

Ces enfants comptent.
Leur peur compte.
Leur histoire compte.

Et quelqu’un doit être là pour leur dire :

« Tu es en sécurité. Je te vois. Et aimer quelqu’un, même à distance, n’est jamais une honte. »

Voilà ce que je fais.
Chaque samedi.

Une petite brique de jus à la fois.

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